Certaines lectures rappellent le « J’accuse » de Zola. Les mots, les phrases qui accrochent une vérité et le poison indélébile qui s’extraie bouleversent le lecteur. Ce sont des livres propres aux terrains foulés sans jamais être rebattues. Depuis son premier livre, Gomorra, l’écrivain italien Roberto Saviano s’inscrit dans la lignée d’Emile Zola. Il n’a de cesse d’éveiller les consciences, de se battre pour ne pas devenir un rien.
La vie de l’auteur a été bouleversé par son premier écrit. Le succès a suscité la rancune de ceux qu’il attaquait. A la suite de la parution de Gomorra, la Camorra a mis à prix la vie de l’écrivain. Depuis, Saviano vit depuis sous protection policière, balloté tous les trois jours de lieux en lieux. Jugé coupable de donner la parole aux innocents, ses écrits lui ont apporté la légitimité. Saviano a donné la parole à ceux qui ne vivaient pas, à ceux qui se battent en silence, dénonçant le système italien corrompu par la mafia.
Après Gomorra puis Le contraire de la mort et La beauté et l’Enfer, le quatrième roman de Saviano est celui de l’espoir. Un espoir sombre, sourd à la joie et qui se nourrit d’infimes victoires. Tout part d’une émission de télé, Vieni via con me, littéralement « viens, pars avec moi » diffusé en 2011 sur la Rai Tre. Le projet de Saviano a pour but de raconter une autre Italie. Celle qui fait écho aux 150 ans de l’Italie, qui rappelle que l’unité a été historiquement acquis depuis le Sud. Saviano concilie le Nord et le Sud, crie avec force son amour pour une patrie « une ». Ses mots lacèrent les chemises vertes de la Ligue du Nord, s’ancrent avec force dans un amour sain. On imagine alors voir Saviano arriver sur les plateaux de télévision, le drapeau flottant sur ses épaules, et sans être ridicule.
Les combats que mènent Saviano sont multiples. C’est d’abord sa lutte contre « la machine à salir ». Il s’agit du « mécanisme grâce auquel on parvient à diffamer n’importe qui ». L’auteur lui même en subit les effets. La force de Saviano n’est justement de ne pas raconter ce qu’on lui fait subir. L’histoire du juge Falcone suffit seule à montrer qu’un combat juste n’est pas toujours perçu comme tel. Que la population, les hommes politiques peuvent vous salir alors même que vous nettoyez la société. Bien avant que le juge anti-mafia et son travail soit canonisé, lavé dans le plus blanc des linges, Saviano rappelle combien le juge avait été critiqué. On avait prit vivante la vie publique d’un homme bien avant que sa mort seule vienne blanchir ses actes. Avec comme ligne de mire cette règle absurde : il faut être tué pour qu’un combat devienne juste.
Saviano s’oppose avec force à ce consentement. Il s’oppose aux « non-dits », aux laisser-faire, à ceux qui disent ne pouvoir rien y changer.
Saviano ne raconte pas que des histoires de mafia. Il raconte des histoires de combats, celle des justes. Celle de Piero et Mina est bouleversante. Piero est atteint d’une paralysie progressive et perd peu à peu la vie. Mina s’ingénue à lui restituer. « Si tu ne peux pas aller à la chasse, on ira à la pêche ». Peu à peu Mina et Piero se battront pour « le droit de débrancher ». Les deux amants combattaient pour acquérir un droit, tout comme Saviano combat.
Il nous rappelle alors ces quelques mots de Piergiorgio Welby :
« J’ai lutté, et beaucoup : j’ai cru pouvoir vaincre. En ce qui me concerne j’ai fait mon possible … Ne pas avoir craint la mort, ne pas avoir cedé, avec un visage ferme, avoir préféré une mort courageuse à une vie lâche. »
Ces mots pourraient être ceux du combat de Saviano. Quand il s’attache à décrire la mafia calabraise trop méconnue (la ‘Ndrangheta), quand il raconte l’histoire des ordures de Naples ou quand il décrit avec raideur l’achat des votes par la mafia, Saviano est enragé. Ses mots battent d’un sang limpide les concepts de Démocratie et de Justice. La force des bonnes histoires est de concevoir une réalité qu’on ne pourrait aborder autrement. Et Saviano ouvre les portes d’une réalité visqueuse, grise.
Alors quelquefois l’auteur nous donne le courage, l’espoir d’entrevoir une éclairci dans ces nuages de plomb. A ceux qui penseraient que le phénomène mafieux s’arrête aux frontières italiennes, la France aussi est touché (voir sa préface à l’édition française. A ceux qui se tairaient car « l’on ne peut rien faire », Saviano refuse de devenir un « rien-du-tout ».
Comme Zola et son J’accuse, Saviano a retourné l’opinion. Un soir de demi-finale de la ligue des Champions, l’émission de télévision Vieni via con me a réunit 11 millions de téléspectateurs. Roberto Saviano témoigne de cette force du récit, ce récit qui vous bouleverse et change votre vision du monde.
Roberto Saviano à propos de la 'Ndrangheta (en italien)
Le livre : Roberto Saviano - Le combat continue (Laffont, 2012),
traduit de l'italien par Marguerite Pozzoli.
Des Races.


































+(4).jpg)























