-Et votre prénom ?
-Quelle importance
Le quinquagénaire faisait tourner sa lourde bague autour de son doigt en machant du réglisse et grognait quelques insultes inarticulées en épluchant la presse qu'il allongeait sur son ventre gras. Les rides qu'il avait aux coins des yeux lui donnait l'air qu'ont les hommes d'affaires ayant passés trop de temps dans les salons des aéroports, et son costume bleu-gris renforçait cet effet. Le personnage arborait ses initiales sur le col de sa chemise pour témoigner d'une certaine réussite professionnelle, ainsi qu'un monocle corrigeant sa presbytie. A ses pieds, la où son pantalon trop court laissait paraître des chaussettes du prix de ses chaussures, traînaient un Moravia, un Nabokov ainsi que différentes revues culturelles internationales qu'il piétinait sans remords. Il avait autour du cou un casque audio Koss qu'il semblait chérir autant que ses amplis à lampes qui trônaient entre deux sculptures contemporaines de son salon versaillais. Monsieur Dubois n'était ni snob, ni bling-bling, il disait simplement aimer les belles choses. La réalité montrait qu'il méprisait surtout les autres et il n'y a rien qu'il n'aimait moins que l'amateurisme et le mauvais goût.
Il jeta une énième revue sur le sol, avec un rictus et ce même grognement caractéristique qui ne manqua pas de faire rire l'enfant assis en face de lui. Un certain mépris se laissait deviner à la manière qu'il avait de lécher le bout de son doigt pulpeux pour tourner les pages. Il avait commandé un café, qu'il ne buvait pas, et le croisement désabusé de ses jambes montrait que cette extrême exaspération n'était rien d'autre que son état naturel. Il laissa tomber son monocle en regardant son voisin.
-La même chose, lui cracha-t-il
-Pardonnez moi ? repondit l'homme désemparé, Je ne suis absolument pas du personnel, ajouta-t-il
-Tous les ans, c'est la même chose
-Je ne vous suis pas, dit-il comme on appelle à l'aide
-Dès que la Saint Silvestre pousse les braves gens chez les cavistes et les ménagères chez le coiffeur, il faut absolument qu'une bande de journaleux intellectuellement limités se sente obligée de nous pondre un pseudo best-of de l'année passée, qu'il soit musical, cinématographique, ou plus largement artistique
-Et alors ? rétorqua le voisin qui commençait à comprendre que son interlocuteur manquait de simplicité
-Alors, mon ami, ce qu'ils appellent best-of est au mieux un super-résumé des inepties qu'ils ont pu gratter pendant l'année, et au pire un ramassi se voulant objectif d'une selection du plus commercialement correct de la production artistique de l'année, comparable à ce que peut rendre, le premier de l'an, un ivrogne dans un caniveau.
L'homme n'y connaissant rien préféra se taire, laissant la colère de cet homme prendre la forme d'une diarrhée verbale indigeste et haineuse s'étant gangrenée à force d'articles en tous genres pullulant dans des revues et surtout sur des blogs culturels, nouveau moyen d'expression des bobos frustrés du XXIieme siècle en quête de reconnaissance artistique. Parmi eux, résident là où la seine se fait vermeille et où les noms se dotent de particules, quelques innocents illuminés tapotant maladroitement sur leur Macbook Pro l'essence même de leurs démences ; la coutume voulant qu'ils signent de leurs initiales ce qu'ils daignent appeler leurs articles. HFM ou High Five Magazine, c'est le nom qu'ils ont trouvé pour les réunir, et si l'on se moque facilement de la prétention de l'acronyme, ou lui concède également qu'il a le mérite de cerner sans vergogne l'étendu du lectorat : eux 5 ( quoi qu'en dise le compteur de visites, soupçonné de sur-évalutation chronique ). Alors oui, HFM a aussi gerbé pour le nouvel an, abondamment et sans gènes, avec ses tripes et du fond de son coeur, et a déposé jusqu'au plus infimes résidus de sucs gastriques dans les mains de Monsieur Dubois, sur son ventre gras, ses chaussures italiennes, son casque audio, ses boutons de manchette, son café au lait, sa grosse bague , ses amplis à lampes, ses sculptures contemporaines, son pantalon trop court, ses revues culturelles et son monocle.
Et ceci, le plus aisément du monde, et avec un plaisir absolument incomparable.
Bonne année à lui, bonne année à vous.
A.B

























